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Interview de Thierry Debroux

(juin 2010)

L’annonce de votre désignation à la succession d’Yves Larec au Théâtre du Parc (en 2011) a fait l’objet de nombreux articles, mettant en avant votre beau parcours dans le spectacle vivant et vos futurs projets de directeur, de metteur en scène et d’auteur. Nous souhaiterions connaître aujourd’hui votre point de vue sur quelques défis auxquels sont confrontés les professionnels de la scène.

Les statistiques récentes, notamment françaises, tendent à montrer que la crise économique développe l’envie de fréquenter des lieux de culture. Confirmez-vous ce constat ?

TD : Il me serait bien difficile de le confirmer en tant que directeur de théâtre car je ne prends officiellement mes fonctions que le 1er juillet 2011. D’après les confidences de certains responsables d’institutions culturelles, j’avais l’impression, au contraire, que la crise ne faisait guère bon ménage avec la fréquentation des salles. Cependant j’ai pu constater avec Le Capitaine Fracasse en septembre 2009 que, malgré la crise et la paranoïa grippale, les spectateurs étaient au rendez-vous (10.700). Sans doute, la dimension divertissante de ce spectacle explique en partie cette affluence. En temps de crise, les citoyens ont besoin d’oublier la morosité ambiante. Le théâtre le plus révolutionnaire, le plus audacieux, le plus provocant s’est développé dans les années ‘60 qui furent des années de grande prospérité économiques.

Toujours selon des chiffres français, les recettes semblent profiter essentiellement aux plus grosses « entreprises » de spectacle. Les petites compagnies théâtrales seraient, à l’inverse, de plus en plus fragilisées.

TD : Comme je le disais dans ma réponse précédente, les spectateurs, en temps de crise et de déprime, cherchent le divertissement. Je suis personnellement très respectueux à l’égard de ce besoin. Mon père était ouvrier et rentrait usé de son travail… Je pense toujours à lui quand j’imagine un spectacle. L’aurait-il apprécié après une laborieuse journée de travail ? En temps de crise donc, les lieux, les compagnies qui proposent des projets plus « difficiles » d’accès, souffrent bien évidemment plus. J’ai pourtant pu constater avec le texte de Joël Pommerat, Cet Enfant, (que j’ai monté au Public) que, malgré un sujet coup de poing, les spectateurs étaient au rendez-vous. La force d’un texte comme celui-là qui parle, dans une langue simple, de sujets qui touchent, qui bouleversent le cœur expliquent ce succès. Par contre, le théâtre qui se regarde le nombril, qui rejette la simplicité sous prétexte qu’être compris c’est être has been… Ce théâtre qui s’adresse avant tout aux théâtres, ce théâtre là souffre beaucoup en temps de crise et ce n’est que justice. Veillons cependant à ne pas succomber au divertissement facile et vulgaire sous prétexte de remplir les salles. Le divertissement n’empêche pas la réflexion, la remise en question…

Comment rémunérer les auteurs pour l’exploitation de leurs œuvres sur Internet ? Cette question fait l’objet de débats stratégiques depuis plusieurs années. On comprend que la musique, l’audiovisuel et le livre sont concernés au premier chef par les enjeux de la numérisation. En revanche, le spectacle vivant est très peu associé aux discussions. N’est-il pas important que ce secteur participe lui aussi à la définition du nouveau modèle économique qui se met en place, à l’échelle internationale ?

TD : Soyons réalistes… Le texte de théâtre contemporain se vend surtout à la sortie des spectacles. Les revenus issus de la vente en librairie par exemple sont dérisoires. De quelle exploitation sur Internet, les pièces de théâtre pourraient-elles faire l’objet… Je comprends l’importance de légiférer en ce qui concerne la musique ou l’audiovisuel (téléchargement illicite de films ou de CDs) mais franchement je n’ai pas la prétention de penser que quelqu’un quelque part dans le monde, télécharge illégalement l’une de mes pièces. Mais peut-être ne suis-je pas à la page et je serais ravi que l’on m’éclaire à ce sujet et que l’on me prouve que ce débat a un sens.

Est-il possible d’élargir le schéma traditionnel de rémunération des auteurs dans le spectacle vivant, menacé par la réduction des subsides publics ? Vous avez exploré vous-même d’autres types d’écritures (mises en scène, adaptations TV…). Il existe sûrement d’autres scénarios de décloisonnement ?

TD : Parlons franchement. Je ne gagne réellement bien ma vie que depuis trois ans, en écrivant pour la télévision. Évidemment les enjeux sont tout autres… J’ai la chance de travailler pour une série (Petis Meurtres d’Agatha Christie) dont chaque épisode est vu sur France 2 par cinq millions de spectateurs en moyenne. Cela change la donne. Un auteur de théâtre, ici en Belgique, est condamné à rester un amateur, dans le sens où la façon dont il est rémunéré est dérisoire par rapport au temps consacré à l’écriture. Les spectacles en Belgique se jouent très peu… Oserais-je avancer une moyenne de douze représentations devant une centaine de spectateurs… ? Je ne crois pas être loin de la réalité. Comment voulez-vous vivre avec des droits d’auteur aussi dérisoires… ? Certains théâtres, heureusement, tentent des séries plus longues… Mais encore faut-il que nos auteurs aient l’ambition et le talent d’écrire des textes qui pourront se jouer devant des salles de 500 spectateurs… L’écriture contemporaine, par réalisme économique, s’est écartée du théâtre épique… pour produire des œuvres intimistes, à deux ou trois personnages… Malgré un talent certain et un nombre important d’auteurs dans notre communauté, je suis forcé de constater que les textes destinés à de grandes salles pour un large public, dans la lignée du théâtre populaire de qualité, ne sont pas légion. Mais je m’écarte du sujet…

Pour pouvoir affirmer l’importance culturelle (et économique) du spectacle vivant, il est crucial de disposer d’indicateurs fiables sur l’évolution du secteur (comme cela existe dans l’audiovisuel ou le livre, par exemple) : nombre de représentations/spectacles, taille des entreprises du secteur, emplois générés, statuts des professionnels du spectacle, niveau des rémunérations des auteurs/interprètes, ratio subsides/bénéfices propres… Pourquoi est-il si difficile de mettre en place un tel baromètre du spectacle vivant ?

TD : Je suis entièrement d’accord avec l’énoncé de votre question. Attention toutefois aux conclusions que nous pourrions tirer hâtivement de l’étude de tels chiffres. Il y a des situations inacceptables et des écarts scandaleux entre les subventions reçues par certaines institutions et le peu d’emplois artistiques que ces mêmes structures génèrent mais il faut être très prudent dans l’analyse. Tous les théâtres n’ont pas les mêmes missions. Sur la difficulté de mettre en placer un « baromètre » il faut interroger ceux qui ont essayé de se livrer à une telle étude comparative. Ils pourront dire mieux que personne, à quelles difficultés ils se sont trouvés confrontés.

Comme pour les autres disciplines de la création contemporaine, la mondialisation des défis culturels impose que le secteur du spectacle vivant s’organise davantage, se structure, se fédère. Afin de mieux se projeter dans le futur et de travailler plus efficacement avec de nouveaux partenaires, notamment au sein de l’industrie culturelle. Une évolution difficile ?

TD : Je crois qu’avant tout, nous devons consacrer notre énergie à faire de grands spectacles qui parlent au plus grand nombre. Nous n’avons pas à utiliser l’argent public pour assouvir notre soif immense d’être aimé et reconnu. Au théâtre, nous pouvons prendre le temps pour parler des choses et des hommes, des tourments et des passions… Nous sommes tellement en décalage par rapport à la mondialisation, à l’accélération de tous les mouvements humains et financiers… Restons dans l’ici et maintenant… C’est tellement beau, un acteur vivant qui s’assied simplement sur une chaise et qui raconte une histoire à un public vivant qui, pour un instant, déserte le confort du canapé. Le théâtre ne doit jamais être en phase avec le monde dans lequel il vit. Sinon il ne fait qu’hoqueter une pseudo modernité.

On connaît la situation très précaire des auteurs dramatiques en Belgique. « Le spectacle vivant crée beaucoup, mais connaît des difficultés en terme de diffusion des œuvres, qui ne restent pas assez longtemps à l’affiche pour faire vivre les auteurs » rappelle Pascal Rogard, directeur général de la SACD (France). Quels nouveaux outils de financement pourrait-on mettre en place pour renforcer les aides existantes ?

TD : Si tous nos centres Wallonie-Bruxelles étaient aussi bien gérés que le Théâtre des Doms, nos artistes n’auraient aucun mal à s’exporter. Un passage par les Doms assure, pour beaucoup de spectacles, une belle tournée en France… Le Roi Lune par exemple a tourné cinq mois en France grâce à sa programmation aux Doms. Au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, nous jouons deux fois, personne n’a le temps de venir voir, le bouche à oreille n’a pas le temps de fonctionner et rien n’arrive aux artistes qui s’y produisent. Il faudrait revoir la politique et le financement de tels lieux. Il faudrait ouvrir un théâtre à Paris, comme à Avignon qui fonctionne sur le même principe… Six ou sept spectacles par an d’auteurs de notre communauté y seraient créés… Ils y joueraient un mois ou deux… Les Belges ont le vent en poupe, comme on dit ! Profitons-en ! Voilà une idée parmi d’autres…

La SACD a entrepris plusieurs démarches auprès de la Communauté française en vue de soutenir les auteurs dans leur travail d’écriture, rarement reconnu (et donc financé). La création d’un fonds de soutien à l’écriture dramatique, considéré comme une piste de solution concrète à ce problème, est ardemment souhaitée, depuis des années. Comment contribuer à sa mise en place ?

TD : J’ai participé à certaines de ces démarches… Je suis évidemment à 100% pour ce fonds de soutien… Nous tombons mal évidemment… Crise est le mot passe-partout pour justifier l’immobilisme. J’espère qu’un jour, un ou une Ministre de la Culture se rendra compte de la situation tragique que vivent les auteurs de théâtre de ce pays. Qui accepterait de toucher 2.000 euros imposables pour six mois de travail ? Réponse : un auteur de théâtre quand il a de la chance !

La culture peut-elle nous tirer de la crise ? Nous faire inventer une société de demain plus humaine, plus responsable, plus durable ?

TD : Shakespeare n’a empêché ni la crise de 29 ni les camps de concentration. Les hommes sont stupides un jour sur deux depuis le commencement du monde. Ca ne changera pas. Toutefois, la culture peut, un jour sur deux, tenter de les ramener vers des valeurs plus humanistes. Le théâtre est un lieu de résistance mais il s’adresse à si peu de gens… ! Combien de spectateurs touchons-nous en Belgique ? Ne nous adressons-nous pas à des citoyens déjà convaincus par les thématiques abordées dans nos textes ? Comment faire entrer dans nos théâtres des citoyens qui n’y entrent jamais ? La culture n’est utile que si elle parvient à surprendre et à toucher des hommes et des femmes qui sont au bord de basculer dans les idéologies faciles et intolérantes.

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