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Médor était presque en kiosque… Une décision judiciaire nous en a temporairement privé. Il nous a semblé intéressant, dans ce contexte, de vous livrer un article documentant sous forme d’entretien la construction de ce projet de presse indépendant. Article à paraître, mis en perspective, dans notre futur Bilan des Auteurs#3.

Réinvention

Médor c’est un magazine trimestriel coopératif belge d’enquêtes et de récits, mais c’est avant tout une nouvelle manière de penser le journalisme et de construire l’information : créer des conditions de travail qui permettent d’aller au fond des choses, librement, de façon indépendante. C’est la réinvention d’un écosystème médiatique neuf, l’organisation de la survie de la presse, la garantie d’une rémunération décente.

Alexandre Leray, graphiste, m’explique de quelle manière l’expérience a pris forme. "La nécessité de réinventer la presse existe bel et bien, me dit-il. Nous voulions réagir au manque de temps, de moyens, à la nécessité de produire pour le Web sans contrepartie, aux cessions complètes de droits d’auteur. C’est soit ça, soit arrêter l’activité. Il peut y avoir des variations entre les journaux, mais nous revenions toujours aux questions des conditions de travail et au fait que la presse est déficitaire. La proximité d’intérêts entre la publicité et la presse pose aussi question. Le « slow journalisme » tend à disparaître avec le temps d’aller au bout des sujets.

Chez Médor, nous sommes pour la plupart indépendants et travaillons dans la presse traditionnelle par ailleurs. L’idéal du journal serait que les journalistes n’aient plus à recourir à des activités extra-journalistiques pour survivre. Nous espérons que l’enveloppe allouée nous constituera un salaire décent, même si nous resterons loin de l’enrichissement personnel. Une des règles que les coopérateurs se sont fixées, c’est de refuser le bénévolat. Malgré tout, une grande partie du travail reste bénévole, la nature du travail rétribué reste à préciser, de nombreux choses restent imprévues dans le plan financier. Nous essayons de limiter cet état de fait, mais la situation est difficile. L’Association des Journalistes Professionnels fixe des barèmes pour les piges. Même s’il s’agit d’un barème recommandé déjà supérieur à la réalité des pratiques, nous estimons que pour faire le travail de façon correcte, il faut deux fois et demie à trois fois le tarif de l’AJP.

Construire des alternatives

Face à un problème structurel, nous voulons apporter une réponse structurelle, proposer et construire des alternatives. Notre réflexion sur les conditions de travail englobe les gens qui vont travailler sur Médor, mais aussi autour. Nous avons refusé de travailler avec des imprimeurs étrangers soumis à des exigences qui ne seraient pas satisfaisantes pour nous-mêmes. Nous pensons aux aspects de la livraison, du routage, nous prenons en compte les aspects écologiques en optant autant que possible pour le vélo. Nous menons une pensée globale autour du système.

Je me fais cette idée des outils : pas uniquement conçus comme des moyens de parvenir à un but mais aussi de penser, de s’interroger et de s’organiser. Nous utilisons les réseaux sociaux ou les logiciels libres et open source, par exemple. Nous testons différentes modalités de fonctionnement comme la sociocratie, la démocratie, l’holacratie, de façon empirique. Certaines choses marchent, d’autres moins mais nous voulons être proactifs. Nous cherchons des méthodes et des processus de résolution.

Idée collective

Les premières discussions autour du projet datent d’il y a trois ans. À l’été 2013, le groupe n’était pas tout à fait formé. Nous pensions Médor comme une idée collective. Le cercle s’est agrandi par le bouche à oreilles, associant différents corps de métier. En juin 2014, nous avons lancé la coopérative et sommes passés chez le notaire. Après deux ans de gestation, l’élaboration du plan financier et des statuts était bien avancée.

Nous voulions nous assurer de l’indépendance du projet afin que l’esprit ne soit pas perverti après quelques années. La réflexion s’est nourrie de l’histoire d’autres structures. Nous ne voulions pas d’une fausse coopérative limitée aux 17 fondateurs. Il fallait aussi impliquer les lecteurs en trouvant une bonne balance pour ne pas perdre le contrôle, respecter les compétences des auteurs, empêcher que le contenu éditorial nous soit dicté.

Modèle économique

Le modèle économique est le nerf de la guerre. Nous avons constitué un plan financier sur trois ans. Comme préalable, avant le premier numéro, il nous fallait 3800 abonnés pour assurer la pérennité du projet et payer correctement les auteurs. Nous sommes partis du format de l’objet idéal que nous voulions obtenir, ainsi que du contenu dans les grandes lignes et nous avons créé le chemin pour y arriver. Ce plan ne nous permettra pas d’être présents directement sur le Web, car nous visions un objet papier. Nous préférons parler de « deep journalisme » que de « slow journalisme ». Ce n’est pas tant la lenteur qui a de la valeur, que prendre le temps d’approfondir les sujets. Pour nous, il existait trois canaux complémentaires de financement : les dons, l’achat ou l’investissement.

Avec le crowdfunding, nous avions pour objectif d’atteindre 10.000 euros. Ce montant était presque marginal sur le budget prévisionnel total de Médor qui est d’environ 240.000 euros sur un an. Les 10.000 euros ont été dépassés grâce à la plateforme KissKissBankBank. L’idée était presque davantage de rencontrer une partie de notre public, d’être visibles, que de collecter des fonds. Ç’a a été une première vitrine qui a financé le travail préliminaire : création du site web, travail de communication. Cela nous a fait connaître, nous sommes entrés en contact avec une grande partie du lectorat, ça a été très positif.

Viennent ensuite les dons et le pré-abonnement. Nous avons dépassé les 1.300 abonnés sans atteindre les 3.800 visés. Cet objectif était véritablement très ambitieux pour un pays comme la Belgique. Nous allons donc continuer l’appel à pré-abonnement et tabler sur des ventes en librairie en réfléchissant à une manière de nouer un vrai partenariat. Nous devons valoriser cette relation entre les libraires et nous. Quelques points de vente bénévoles, comme des centres culturels, vont également relayer notre publication. Il est enfin possible de prendre des parts dans la coopérative.

Écho citoyen

Un autre principe fondateur, c’est notre attachement au fait que Médor soit belge. Nous voulons travailler là où nous vivons. Nous pensons qu’il y a un déficit d’information sur ce qui nous entoure. Avant d’aller à l’extérieur, nous voulons nous concentrer sur notre pays. Nous sommes aussi nettement plus proches de notre lectorat sur un territoire aussi petit que si nous étions en France. Le fait que nous ayons atteint aujourd’hui le nombre de 1.300 abonnés et environ 500 coopérateurs, que plus d’une centaine d’entre eux se soient déplacés le 23 mai, un samedi, à l’Assemblée Générale aux Halles de Schaerbeek, c’est assez fort ! Ça montre que les attentes existent, qu’il y a un écho citoyen dans les revendications que nous portons. Ce projet est porteur de beaucoup d’espoirs."

Voir en ligne Médor, le site

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