Accueil du site / Home_fr / Actualités / Vie de la Maison des Auteurs / De la diffusion du Documentaire : Pauline David, du P’tit Ciné

Une réflexion commune s’est engagée sur la diffusion du documentaire. Pour nourrir le débat, la Scam diffuse des paroles d’auteurs ou d’opérateurs. Après Jean-Jacques Andrien et Ronnie Ramirez, entretien avec Pauline David, programmatrice - responsable du P’tit Ciné - Regards sur les Docs.

Le P’tit ciné - Regards sur les Docs est une structure d’accompagnement du cinéma documentaire en salle. Mon travail de programmatrice est de choisir des films d’auteur, qui ne sont pas ou peu montrés ici, et d’organiser leur rencontre avec des publics.
L’asbl a été créée il y a 20 ans pour assurer la diffusion du documentaire sur grand écran par des gens qui pensaient qu’il y avait autant sa place qu’une fiction, à une époque où ce n’était pas si courant. Aujourd’hui le paysage de la diffusion a évolué, la question n’est plus de savoir s’il y a des docs sur nos écrans – il y en a – mais comment les mettre en valeur, donner aux spectateurs envie d’aller vers ce type de cinéma, et surtout comment amener des publics variés vers des films auxquels spontanément ils ne penseraient pas.

Ça passe évidemment par le travail de promotion (informer de l’existence d’un film et de sa projection en salle), j’y reviendrai, mais cela passe surtout par tout un tas d’activités développées, et complémentaires entre elles, qui participent à éduquer notre regard à un cinéma qui a ses propres codes.

La première, la plus évidente, et la plus essentielle aussi, c’est d’inviter les auteurs des films que je programme à accompagner leur projection, à partager un moment avec ceux qui auront choisi de venir les voir. Avec pour ambition de permettre la circulation de la parole et participer à la compréhension du film (des intentions du réalisateur et de ce qu’il nous dit sur nos sociétés). Dans cette perspective, notre association organise aussi depuis quelques années déjà des masterclasses, tables rondes, et maintenant des formations à destination des médiateurs (animateurs socioculturels, enseignants) autour du cinéma documentaire.

Quel rapport avec le travail de diffusion ? Important, puisque ce sont ces activités qui permettent d’identifier la ligne éditoriale du P’tit Ciné, de lui donner une couleur sur laquelle s’appuyer pour assurer la promotion de nos programmations. Couleur d’autant plus importante, que Le P’tit Ciné est une structure volante : nous n’avons pas de salle, mais travaillons depuis le début avec plusieurs partenaires, avec qui nous montons les projets. Au cours des deux dernières années, par exemple, le cinéma Nova, BOZAR, la Cinémathèque royale, le cinéma Aventure, l’Espace Delvaux (partenaire historique du P’tit Ciné), Filmer à tout Prix etc….

Il y a un public pour le cinéma documentaire (il y a même des publics). Le P’tit Ciné, en 2014, c’est 3 000 spectateurs et 70 spectateurs en moyenne par séance, ce qui au regard des chiffres totaux de fréquentation en salle en Belgique francophone est un très bon ratio. Ces spectateurs, nous allons les chercher un à un. Il n’y a pas de secret.

Que voulez-vous dire, quand vous dites que les spectateurs existent mais qu’il faut aller les chercher un à un ?

Demandez à 10 personnes différentes leurs attentes par rapport à un film documentaire, il y a aura 10 réponses différentes. Certains mettront en avant ses qualités informatives, d’autres qu’il puisse être objet de discussion, d’autres encore sa capacité à capter le réel et la force du langage cinématographique développé par son réalisateur pour le retranscrire à l’écran.

Pour moi, et pour beaucoup d’entre nous, la qualité première d’un documentaire c’est une écriture attentive à faire dialoguer forme et fond, une écriture susceptible de mobiliser notre imaginaire et nous offrir des espaces de réflexion sur le monde qui nous entoure. Ça c’est mon intime conviction, qui sous-tend le choix des films que je programme.

Mais quand je définis ma stratégie de diffusion, je vais inverser la proposition : non pas partir de la proposition de la réalisatrice / du réalisateur, mais de la façon dont elle est reçue, dont elle pourrait être reçue par différents publics. Mon approche est celle d’une spectatrice. Je suis convaincue que cette place est essentielle pour assurer une bonne médiation entre un film et ses publics (partir de ce que le film donne à celui qui le voit pour tisser des liens avec les spectateurs potentiels).

Je suis très intéressée par toute la réflexion que vous menez en ce moment à la Scam sur la diffusion du cinéma documentaire, et en même temps, le fait que ce soit la Société des Auteurs qui se saisisse de ce sujet me questionne sur les « dangers » qui pèsent sur le métier de documentariste aujourd’hui. Bien sûr, penser la réalisation d’un film, c’est penser l’adresse au public, et je suis la première à me fâcher contre les films qui « demandent » aux spectateurs sans rien « donner ». Bien sûr il est important que l’auteur ait envie de partager son film une fois celui-ci réalisé, à travers, notamment, sa présence régulière aux projections.

En Belgique, nous avons la chance d’avoir un vivier documentaire extraordinaire, qui a le potentiel de toucher des publics variés et qui doit être montré. Mais si vous devez également porter les problématiques de diffusion aujourd’hui, que vous reste-t-il comme temps pour penser le cinéma ? Pour faire des films ?

Si faire un film est une boucle parfaite dans laquelle le cinéaste est l’homme orchestre de son projet, de l’idée initiale à la diffusion, n’est ce pas au détriment du temps qui devrait être donné au travail de création. D’autant que la force du cinéma du réel dépasse de loin les intentions pensées par l’auteur au départ. Le documentaire prend des libertés face à son créateur et les regards extérieurs posés sur le film peuvent révéler des aspects de son travail qui n’avaient pas forcément été identifiés au moment de son développement.

Mais concrètement, pourquoi et comment allez-vous chercher les spectateurs un à un ?

Je retournerais facilement la question : pourquoi aller voir un film documentaire ? Vous, par exemple, comment êtes vous arrivée au documentaire ? Est ce un genre qui vous a d’emblée parlé et qui vous a été d’emblée rendu accessible ? Pour moi pas, c’est un genre que j’ai appris à connaître, dont je me suis appropriée les codes petit à petit, et que l’on m’a aidé à découvrir.

C’est Récits d’Ellis Island, de George Perec et Robert Bober, sur lequel je tombe lors d’une séance thématique sur l’immigration conseillée par un professeur, et dont la force poétique me saisit ; c’est la reprise dans un cinéma près de chez moi d’un film d’un cinéaste que je ne connais pas, mais dont j’ai déjà lu le nom dans les journaux : Le Joli Mai, de Chris Marker, et la joie immense d’une belle découverte. Des films qui me parlent et me nourrissent, et sur lesquels j’ai envie de discuter avec mon entourage. Au fur et à mesure, sur les conseils des uns et des autres, je découvre d’autres films, mon regard se forme et je vais vers des films peut être moins faciles d’accès au premier abord mais tout aussi riches.

Je relate mon expérience car elle est la base de mon travail de diffuseur : être médiateur entre un film, son auteur et ceux qui le rencontreront c’est toujours se rappeler que ces spectateurs potentiels n’ont pas forcément les mêmes clefs d’accès que ceux qui l’ont réalisé. Cela ne les empêchera pas de l’apprécier, mais pour les y amener il faut partir de leurs attentes.

Très basiquement une partie de mon travail consiste à m’assurer que le public ait l’information sur la séance organisée, qu’il s’y intéresse et qu’il vienne. À chaque projection, je m’amuse à regarder qui est dans la salle et je peux dire (dans les grandes lignes) quelle est la ficelle tirée pour faire venir tel ou tel spectateur.

Au delà des publics dits « cinéphiles », qui seront touchés par des arguments liés aux qualités artistiques du film, nous faisons aussi un grand travail vers des publics qui ne se tourneraient pas forcément naturellement vers le documentaire de création. Si pour certains, aller voir un documentaire c’est alimenter une discussion sur le monde dans lequel nous vivons, pas de souci, j’irai les chercher en leur parlant des thématiques mises en avant par le film.

Dans mon travail de promotion, je joue volontairement sur ce petit malentendu : je leur parle contenu ; ils se retrouvent face à un bon film. Et ça marche : je reçois régulièrement des retours de spectateurs satisfaits, et étonnés d’être satisfaits. Des spectateurs qui s’attendaient à voir un film qui leur explique ce qu’ils doivent comprendre, et qui d’un coup se retrouvent face à un objet cinéma, et qui se rendent compte que c’est tout à fait instructif également, mais autrement, par la puissance de ce que l’auteur nous donne à voir et à entendre, par ses choix de prise de vue et de mise en scène. Et ces spectateurs, surpris, peuvent en parler avec le réalisateur / la réalisatrice car il / elle est là, avec nous, après son film, pour échanger, pour partager.

Parfois le public n’est pas au rendez-vous. Cela arrive aussi. Programmer des films documentaires, c’est accepter que malgré l’exigeant travail de promotion et la certitude que ces films transportent, font voyager, donnent du plaisir, nourrissent ceux qui les regardent… ils restent, à de rares exceptions près, moins visibles que les fictions dans les médias et sur nos écrans. Comme spectateurs, nous avons donc moins de possibilités de les découvrir, et par effet de ricochet, ils ont moins de spectateurs.

Travailler à la diffusion en salle du cinéma documentaire c’est essayer de toucher des publics potentiellement intéressés par le film proposé, créer les conditions nécessaires à la réussite d’une soirée de projection, mais surtout être convaincu du plaisir que les spectateurs présents auront au contact d’un film et lors de la rencontre avec son auteur et se réjouir de cette transmission possible.

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